Ma Première Discrimination

Aujourd’hui, j’ai expérimenté pour la première fois de ma vie une discrimination franche.
Un peu de contexte pour commencer. Avec d’autres étudiants étrangers, nous décidons de nous rendre dans un bar-restaurant qu’on nous a dit sympathique. Avant d’entrer, une des étudiantes nous prévient qu’on doit se séparer en plus petits groupes sous peine de ne pouvoir entrer. Apparemment, c’est ainsi que cela fonctionne dans de nombreux bars nippons.
Trois personnes entrent, sans problème. Nous autres, cinq personnes, tentons d’entrer à notre tour environ cinq minutes plus tard. Nous nous faisons gentiment rembarrer, le bar serait soi-disant complet. Nous attendons donc dehors que des gens sortent. Cinq minutes plus tard, une petite dizaine de japonais sortent. Nous entrons à nouveau. Deuxième refus. Je ne comprends pas pourquoi, il y a de la place pour nous cinq, c’est évident. Une étudiante m’explique que ce n’est pas forcément le cas, car il y a en réalité un seul étage du bar (celui-ci en contenant cinq) auquel les gaijins ont accès.
Les gaijins, c’est nous. Littérallement, gaijin signifie « personne d’outre-mer », et comme le Japon est une île vous aurez compris que cela veut dire le reste du monde. Notre équivalent, péjoratif ou non, est le qualificatif « étranger » si vous préférez. Et au Japon, dans de nombreux bars et restaurants, on n’accepte pas les gaijins, car ils ne « collent pas » à l’ambiance de l’endroit. Il n’est pas rare de voir des pancartes avec « no russians, chinese or philippinos allowed ». Quand on me dit ça, je pense immédiatement à la ségrégation raciale aux Etats-Unis du début du 20ème siecle.
Nous attendons cinq minutes de plus, et après de longues négociations avec le personnel, nous entrons finalement. Ce n’est même pas un bar de standing ou quoi que ce soit du même genre, c’est un simple bar-restaurant. Et ce n’est pas fini. Evidemment, nous sommes à l’étage le plus haut, comprenez par là le plus loin possible des clients japonais.
Le service est déplorable. Surtout comparé à l’accueil remarquable que l’on peut avoir partout au Japon. La plupart d’entre nous sont totalement ignorés par les serveurs, nous devons presque crier pour pouvoir passer commande. Les commandes mettent beaucoup de temps à arriver, surtout pour de simples bières. Pour la nourriture, c’est du grand n’importe quoi : par trois fois, nous n’avons pas ce que nous avons commandé, pourtant nous sommes certains d’avoir prononcé correctement notre commande. Je pense honnêtement qu’ils essayaient de nous refiler des restes.
A 22 heures, on nous fait comprendre que c’est la dernière tournée, ce qui est une façon assez peu subtile de nous dire qu’il va falloir partir. A ce moment, je me souviens parfaitement de l’heure de fermeture affichée en devanture du bar : 2h du matin. Ce qui veut dire qu’après 22h, plus d’étrangers admis. Au passage, on essaye de nous faire payer plus que l’on ne doit.
Je comprends pourquoi beaucoup d’expatriés vont dans des « bars de gaijins », c’est-à-dire des bars tenus par des occidentaux pour des occidentaux. Ce n’est pas pour se sentir chez eux, c’est pour ne pas se sentir exclus.Ce fut la première fois que je faisais partie d’un groupe discriminé. Ma réaction fut certainement tempérée par le fait que je ne me considère ici que comme un touriste. Je me suis dit : « Ils n’ont pas envie d’être dérangés ou envahis par des étrangers, c’est culturel, il faut s’y faire ».
C’est à ce même moment que j’ai véritablement compris cette phrase entendue plusieurs fois : « On ne peut pas devenir japonais. On est japonais que lorsqu’on naît japonais. »

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